Afin de découvrir davantage le travail de Job Wouters, j’ai interrogé Alaric Garnier à propos de son stage au sein de son studio. J’en ai aussi profité pour en savoir plus à propos de son positionnement.

Alaric Garnier est un designer graphique et dessinateur de caractères, mais aussi praticien du lettering. C’est pendant un stage à Seattle en 2010 durant son cursus, qu’il a pu apprendre les techniques de la peinture en lettres traditionnelles. Son mémoire Col blanc / Col bleu questionne une résolution de conflit entre artisanat et industrie en typographie. Il a réalisé notamment la communication du Festival international de graphisme de Chaumont en 2014, via la création d’un caractère unique pour la signalétique extérieure, et la réalisation de divers lettrages peints à la main pour la signalétique intérieure. 

 

MMSB Peux-tu tout d’abord me donner une définition rapide du mot « lettering » en français ? (tu peux/je peux utiliser une partie de ton avant-propos de mémoire où tu l’avais déjà définie)

AG Tu peux effectivement aller chercher la définition que j’en donne dans mon mémoire mais revoici quelques mots : un lettrage est un groupe de lettres formant un mot, dessinés selon une certaine forme pour un support précis. La question du contexte est importante car c’est ce qui distingue le lettrage de la typographie. Celle-ci se définit comme un ensemble de caractères mobiles et interchangeables (en plomb, en bois ou numériques) permettant d’inscrire n’importe quoi presque n’importe où (à l’époque la typographie n’était employée qu’en imprimerie, l’informatique a permis d’annihiler les questions d’échelles, une typographie peut désormais être aussi bien employée dans l’imprimerie que sur le web ou dans l’espace). Le lettrage est donc unique et contextuel, c’est du sur-mesure.

MMSB Pourrais-tu m’en dire plus sur les influences en termes de lettrage chez Job Wouters ? Ses caractères sont-ils en lien avec une culture orientale du dessin ou peut-être plus américaine (suppositions) ? Où a-t-il été formé à cela ?

AG Job Wouters vient du graffiti, c’est là sa première influence du lettrage. Néanmoins, cette influence s’est estompée au fil des années. Il puise ses formes à beaucoup d’endroits, mais il y a un gros travail de digestion de sa part, via la pratique et l’expérimentation. Avant tout, les outils qu’il emploie vont influencer directement les formes qu’il crée. Donc difficile de répondre à ta question d’une manière générale. Chaque projet a son inspiration propre. Par exemple, les techniques employées dans ses derniers projets et notamment les collaborations avec Gijs sont directement influencées par la calligraphie chinoise proposée aux touristes dans certaines capitales. J’en avais croisés notamment en Italie, à Venise et Florence : des mecs (ou des nanas) réalisent dans la rue, en un temps record, des lettrages dans un style calligraphique chinois mais avec des caractères occidentaux (souvent le prénom du touriste intéressé). Ils font ça avec des morceaux de bois trempés dans la peinture, plusieurs couleurs qui produisent ces dégradés caractéristiques. Il a adapté cette technique à une échelle différente, architecturale, en employant d’énormes pinceaux plats avec de la peinture très diluée pour que ce soit fluide (d’où les couleurs pastels).

MMSB À propos de son duo avec Gijs Frieling, quels sont leurs relations, travaillent-ils souvent ensemble ?

AG Leur collaboration a commencé lorsque Gijs a commandé à Job la conception de sa monographie Vernacular Painting publiée chez Valiz en 2009. Dans cet ouvrage, entièrement imprimé en quatre couleurs en risographie, il a réalisé des lettrages pour tous les titres des peintures. Le résultat est surprenant car ces lettrages s’intègrent très bien aux peintures. On dépasse presque les notions d’auteur, qui a fait quoi, etc. En voyant ce livre, Dries Van Noten a eu l’idée de faire une collection de vêtements. Depuis, ils ne se quittent plus.

MMSB A-t-il une pratique de graphiste plus globale (éditions, web, etc.), ou fait-il uniquement du lettrage ?

AG Le seul livre, à ma connaissance, qu’il ait conçu est cette monographie de Gijs. À part ça, il faisait beaucoup de campagnes de pub, affiches, flyers, dépliants, livrets et autres imprimés (va sur son site, il n’est pas à jour mais il y a beaucoup de choses). Du lettrage destiné à la reproduction quoi. C’est pour cela que j’étais allé chez lui justement. Afin d’apprendre comment appliquer les connaissances acquises avec Sean Barton au domaine de l’imprimerie. Aujourd’hui, il tend de plus en plus à une pratique « artistique » c’est-à-dire dénuée de commande. Il se plaît beaucoup à travailler en grand et in situ. Il s’éloigne du métier de graphiste en somme.

MMSB Comment considère-t-il sa pratique du lettering, quelles sont les avantages de cette pratique aujourd’hui selon lui ?

AG Difficile de répondre à sa place, d’autant que cela fait longtemps qu’on n’a pas eu l’occasion de discuter. Je ne sais pas si tu as regardé cette conférence, mais tu apprendras sûrement beaucoup dedans : https://www.youtube.com/watch?v=Sg8LfNJ9RF0 (vraiment regarde la, elle est super).

MMSB Et la tienne ?

AG Par définition, le lettrage permet de donner une singularité à chaque projet. En effet, chaque lettrage étant dessiné pour un contexte précis, il est unique (même s’il est reproduit à 15 000 exemplaires). J’y vois un moyen de rendre chaque projet plus précis, de trouver la voie la plus adaptée à chacun. Cette notion de « voie » me semble importante. C’est un terme que j’emploie souvent devant un client pour lui expliquer l’importance de la forme des lettres et leur agencement dans un projet. Ma pratique du lettrage nourrit énormément ma pratique de designer graphique, même si cela n’apparaît pas toujours de manière évidente. Je ne dessine pas toujours des lettres à chaque projet, mais mes connaissances du lettrage m’ont appris à mieux utiliser la typographie. Les questions de corps optique, d’harmonie et de mise en page, je les ai comprises en apprenant et en pratiquant le lettrage et en travaillant à diverses échelles (entre une note de bas de page dans un livre et l’enseigne d’un restaurant, il n’y pas pas beaucoup en commun, chacun requiert un traitement et une attention différente).

 

 

MMSB Marie-Mam Sai Bellier

AG Alaric Garnier